Réalité de l'exposition
Le droit à l'oubli : pourquoi il ne marche presque jamais
RGPD article 17 lu honnêtement. Ce que le déréférencement protège, ce qu'il ne touche pas. Stratégie alternative : noyer plutôt que supprimer.
Publié le Dernière revue: 3 min de lecture Niveau de menace: Public général
Une dirigeante me demande de “tout faire disparaître” d’une procédure de divorce de 2015. Trois mois plus tard, après les courriers RGPD et les démarches CNIL : Google a déréférencé 4 URLs sur les 130 que j’avais cartographiées. Les 126 autres sont toujours là. Et on a réveillé deux journalistes.
Le piège habituel
- Croyance répandue : “RGPD = je peux faire supprimer ce que je veux”
- Réalité : RGPD article 17 est conditionné, limité juridictionellement, et n’agit pas sur les vraies sources de leak
Ce que dit vraiment l’article 17
- Conditions : données non nécessaires, retrait du consentement, traitement illicite, motifs légitimes
- Exceptions : liberté d’expression, intérêt public, prétentions en justice, archives
- Portée : responsable de traitement identifié et soumis au RGPD
- Délai de réponse : 1 mois (extensible)
Ce qui marche
- Déréférencement Google EU (suite à Google Spain) : retrait du résultat de recherche, pas de la page source
- Suppression d’un compte actif chez un opérateur RGPD
- Effacement d’un fichier client chez un éditeur RGPD
- Demande à un journal européen quand contenu n’a plus d’intérêt public
Ce qui ne marche pas
Asymétrie juridictionnelle
- Déréférencement EU ≠ déréférencement global
- Hors EU, la page source reste accessible
- Brokers et services US : pas de RGPD applicable
Leak databases
- HIBP, DeHashed, Snusbase : pas de mécanisme RGPD efficace
- Dumps disséminés : impossibles à effacer
- Archives darknet : hors portée légale praticable
Brokers
- Acxiom, Experian, LexisNexis : opt-out partiel, jamais complet, jamais durable
- Réinjection automatique depuis sources publiques
- Voir article Brokers de données
Archives web
- Wayback Machine : opt-out possible, mais incomplet (archive.today, Google Cache, etc.)
- archive.today : pas de mécanisme officiel
Registres publics
- BODACC, Pappers, Infogreffe : informations légalement obligatoires, pas effaçables
Le piège Streisand
Quand c’est utile quand même
- Signal juridique : laisser une trace écrite (utile en contentieux ultérieur)
- Déréférencement Google EU : retire les premières positions SERP en EU, suffisant dans certains cas
- Fermeture d’un compte actif : empêche les futures fuites depuis ce compte
- Pression sur un acteur identifié : utile quand l’enjeu réputationnel surpasse le risque Streisand
La stratégie alternative : noyer plutôt que supprimer
- Publier du contenu bénin contrôlé pour saturer le SERP
- Profils sociaux actifs et neutres, présence dans des annuaires professionnels propres, publications signées sur des plateformes de qualité
- Effet : 10 résultats SERP, 9 contrôlés, le résultat gênant tombe en page 3
- Coût : continu, mais plus durable que la suppression
Outils légitimes
- Mozilla Monitor Plus : audit + suivi de fuites, peu intrusif
- Incogni : opt-out automatisé chez ~200 brokers (analyse honnête : ne touche pas aux leak DBs)
- DeleteMe : équivalent US, plus mature
- TrueRemove : niche, propre, sans affiliation
- Aucun de ces outils ne résout le problème de fond — ils réduisent l’exposition incrémentale
Erreurs qu’on voit tout le temps
- Demander la suppression à HIBP (refus systématique, c’est une archive de breach)
- Faire un courrier RGPD non motivé (refus pour non-respect des conditions article 17)
- Tenter de purger archive.today (pas de mécanisme officiel)
- Ne pas mesurer le risque Streisand avant d’agir
- Croire qu’un déréférencement EU est mondial
Checklist actionnable
- N1 Cartographier les 10 résultats SERP gênants sur son nom (sur Google EU et US)
- N2 Identifier ceux qui sont éligibles déréférencement (RGPD)
- N2 Mesurer le risque Streisand pour chacun avant action
- N2 Pour les non-éligibles : décider noyer vs accepter
- N2 Souscrire un service d'opt-out brokers (Incogni / DeleteMe / Optery)
- N3 Mettre en place une stratégie de SERP saturation si pertinent
- N3 Revue annuelle des positions SERP
Sources et lectures complémentaires
- RGPD article 17 — texte officiel [official]
- CNIL — Droit à l'effacement [official]
- CJUE — Google Spain v. AEPD (C-131/12) [official]